
N!DJAMENA – Du bureau climatisé des sites pétroliers de Komé aux chaudes terres agricoles de Dourbali, le parcours de Digueal Ngarlem Ida est celui d!une ré- silience et d!une passion assumées. Née le 18 avril 1971 à N!Djamena, cette Tcha- dienne, mère de deux enfants, mène de front une carrière exigeante dans l!indus- trie pétrolière et une vocation profonde pour l!agriculture, un héritage familial qu!elle porte avec fierté.
Un parcours forgé par la diversité des expériences
Après un baccalauréat (A4) obtenu en 1997, Digueal Ngarlem Ida, une femme aux racines profondes et à la double vie enchaîne les emplois pour subsister, comme
celui de serveuse dans l’un l!Hôtel de N’Djamena. Une soif d!apprendre la pousse ensuite à partir pour Lagos, au Nigeria, au début des années 2000. Là-bas, elle
déploie une énergie remarquable : elle étudie l’anglais et l’informatique, enseigne le français le soir et décroche finalement un diplôme de secrétaire bilingue à l’Al- liance Française.

De retour au Tchad fin 2003, un stage à l’Ambassade du Nigeria ouvre la porte à une carrière chez Esso Tchad. Elle y débute comme réceptionniste en juin 2004 et gravit les échelons sur le site de Komé, occupant successivement des postes d!administratrice, de gestionnaire des consommables informatiques et de coor-
donnatrice d!hébergement, sous le régime exigeant de la rotation 28/28. Le retour à la terre, un héritage et une passion
Si sa carrière dans le pétrole lui offre une stabilité financière, c’est vers la terre que son cœur balance. Un héritage qui remonte à son enfance, lorsqu’en 1982, sa grand-tante paternelle, feue Kaka Doho, lui met pour la première fois la « Bahnon »

(une petite houe) entre les mains dans le village de Medjanglati. « La terre repré- sente bien plus qu!un simple sol. Elle est à la fois source de vie, partenaire de tra- vail, et héritage culturel », confie-t-elle.
En 2009, elle concrétise cet attachement en achetant un terrain grâce à ses éco- nomies. Aujourd’hui, depuis sa base-vie à N’Djamena, elle dirige sa ferme, « Bio- Vaneric » – un nom choisi avec ses enfants, Éric et Vanessa – avec une rigueur managériale acquise dans le secteur pétrolier. Ses journées de repos sont dédiées à la supervision des activités : après s’être occupée des jeunes plants au petit ma- tin, elle définit les tâches de la journée avec son jardinier, supervise les récoltes et le sarclage effectués par des travailleurs temporaires, et fait le point en fin de jour- née.
Une agricultrice entrepreneure face aux défis
Son exploitation, d’un hectare, est diversifiée : riz, sorgho, arachides, haricots, sé- same et arbres fruitiers y côtoient un petit élevage de chèvres, moutons et poules. Mais la passion a ses obstacles. Digueal Ngarlem Ida cite sans détour les défis : « L’installation du système solaire pour l’irrigation, l’épuisement des sols qui donne des rendements faibles, la cherté des intrants et les conflits avec les éleveurs voi- sins. »

Malgré cela, sa plus grande fierté est de « pouvoir dépanner un parent, un frère, une sœur, un ami… avec le produit de son labeur ». Elle s’investit aussi dans la transmission, enseignant aux jeunes et aux femmes des techniques agricoles du- rables comme le compostage, la technique du Zaï ou les haies vives pour lutter contre l’appauvrissement des terres du Sahel.
Pour avoir collaboré plus de huit années avec Ida, M. Parfait, témoigne sa recon- naissance envers cette pionnière de l’agro-pastoral : « Pendant huit ans, elle a été mon pilier. Elle m’a offert bien plus qu’un toit et une éducation : une vraie confiance, une relation de sœur à frère, et les clés de sa vie. C’est son exemple et

son soutien qui ont fait de moi l’homme que je suis aujourd’hui ». « Ida est une femme battante, compétente et exemplaire. Une telle qualité, on la trouve rare- ment au Tchad. Elle est profondément consciente de la souffrance des jeunes et leur ouvre son cœur, à condition qu’ils aient un bon comportement. Elle ne s’est pas contentée de me soutenir, moi ; elle a changé le destin de beaucoup de jeunes. » Ajoute M. parfait.
Rêves et messages pour l’avenir
Face à l’exode rural et la flambée du coût de la main-d’œuvre agricole, elle nourrit un rêve ambitieux : « Avoir une ferme intégrée (production végétale, animale et transformation) et une école pour conscientiser les jeunes aux bienfaits de l’agri- culture. »
Son message est double. Elle enjoint d’abord l’État tchadien à « prendre au sé- rieux le métier de la terre puisqu!elle nous nourrit mais est sous-estimé ». Ensuite, elle interpelle les commerçants : « Ils achètent à très bas prix chez le fermier et re- vendent très cher aux consommateurs. »
Diguel Ngarlem Ida incarne ainsi une nouvelle génération d’agriculteurs tchadiens : formés, entreprenants et conscients de la valeur stratégique de leur métier. Elle est de celles qui, entre deux rotations sur un site pétrolier, travaillent à fertiliser l’avenir de leur pays.
